FIV et DPI : le nouvel eugénisme
Modifiée pour la dernière fois le 25/11/2004
Cet article reprend les notes que j'ai prises lors de la conférence du même nom donnée par M. Jacques Testart à l'ENS Lyon en décembre 2003. Les développements sur les risques épidémiologiques de l'eugénisme sont le fruit de ma propre analyse.
Avènement d'un nouvel eugénisme
Utilisation actuelle de ces techniques
Impact potentiel de la FIV et du DPI
Les raisons plus ou moins avouables du succès prévisible de cet eugénisme
Faut-il rejeter cette évolution ?
Eugénisme : ensemble des procédés visant à empêcher des naissances ou à favoriser d'autres naissances.
L'expérience sur les espèces animales montre que ce type de sélection permet des changements au moins dans la morphologie des espèces. Les purs-sangs par exemple ont des caractéristiques entretenues par des croisements planifiés ; la même observation peut être faite pour les différentes races de chiens ou pour l'augmentation de la production des vaches laitières. Les évolutions récentes des biotechnologies permettent d'envisager une sélection de ce type chez l'homme qui pourrait s'imposer sous le prétexte d'éviter la naissance d'enfants malheureux.
L'eugénisme est de tous les temps et de partout, à Spartes par exemple, tous les enfants nouveaux nés étaient présentés à un conseil de sages et les enfants déclarés mal formés étaient tués. En Europe, les nobles se mariaient entre eux "pour garder le bon sang", cependant le code de moral apporté par la religion chrétienne à permis de limiter ces eugénismes.
Depuis 1907, suivant le principe de Galton, un « darwinisme social » a été appliqué qui visait à "épurer" la race humaine. Plusieurs centaines de milliers de personnes ont été stérilisés parmi les alcooliques, les déficients mentaux, et autres personnes « anormales ». Cet eugénisme a eu lieu principalement dans de grands pays démocratiques comme les États-Unis ou la Suède. Jusqu'en 42-45, la même volonté d'améliorer l'espèce a conduit au génocide des malades mentaux, des gitans et des juifs en Allemagne. Cet eugénisme a essentiellement été pratiqué par des médecins, aidés de généticiens.
Face à ces courants, l'URSS de Lysenko et la France ont été assez protégées du fait de théories scientifiques telles que l'hérédité des caractères acquis.
L'idée d'eugénisme, en recul depuis la dernière guerre, est en train de revenir, on parle de progénisme, de « bon » eugénisme, d'empêcher la naissance d'enfants malades.
L'homme dispose de deux nouvelles techniques : la fécondation in vitro (FIV) et le diagnostique pré-implantatoire (DPI). La FIV permet de produire beaucoup d'embryons. Des gènes de ces embryons sont ensuite testés afin d'implanter un embryon qui possède les gènes que l'on désire. Ce test peut être fait sur plusieurs centaines de gènes très rapidement (2 jours) grâce aux puces à ADN.
Il s'agit de produire plusieurs embryons puis de choisir par DPI le « meilleur » pour l'implantation.
La FIV n'est plus une technique marginale en France puisque 1,5 % des petits français naissent suite à une FIV.
Des entreprises proposent actuellement aux États-Unis et au Royaume-Uni de choisir le sexe de son enfant lors d'une FIV (un petit tour sur internet permet de s'en convaincre).
Le marché de sperme et d' ovules de personnes "qui ont réussis" est en pleine croissance. Même en France, les banques du sperme n'acceptent les dons du sperme que de personnes exemptes de maladies génétiques dans la famille, ce qui est une sélection eugénique.
FIV et DPI sont déjà employées pour éviter la naissance d'enfants porteurs de maladies génétiques graves telles que la myopathie de Duchesne ou la mucoviscidose (détails sur le DPI en France). Une sélection concernant un gène susceptible de favoriser la maladie d'Alzheimer a déjà eu lieu.
Par ailleurs, les entreprises japonaises promettent pour 1000 dollars des puces à ADN permettant d'analyser tout le génome. Soit pour 10000 dollars la possibilité de tester 10 embryons sur l'ensemble de leur génome et de choisir le « meilleur » embryon. Il existe déjà des puces permettant de tester 15000 gènes. C'est pour la souris, mais la technique est là même pour l'homme. On peut s'attendre à ce que les prix de ces nouveautés technologiques baissent très rapidement.
Les méthodes d'eugénisme évoquées plus haut étaient criminelles mais inconséquentes, il aurait fallu des milliers d'années pour induire par ces voies un réel changement comme on peut l'observer pour les vaches ou pour le blé. Les analyses du génomes actuelles permettent une sélection fine et à grande échelle. En l'absence de critères de sélection simples (production de lait ou rapidité), le meilleur choix et celui de la « normalité ». En effet, on ne connaît pas mieux que le génome normal : si des variants des gènes normaux peuvent exister, ils sont toujours largement minoritaires comme le variant responsable de la mucoviscidose.
Comme ces techniques sont fiables et surtout qu'elles peuvent être effectuées à très grande échelle, l'extension de ces techniques à l'ensemble de la population permettrait de se rapprocher d'une société d'individus « types ». Cependant, la disparition totale des « mauvais gènes » ne pourra pas être atteinte car de nouveaux gènes apparaissent régulièrement. Un tiers des myopathies sont ainsi le fruit de nouvelles mutations chez l'enfant atteint (taux le plus haut pour une maladie génétique). Malgré tout, il pourrait y avoir une quasi extinction de la plupart des maladies génétiques dans les pays industrialisés en une ou deux générations si le DPI devait être utilisé par la totalité de la population et y compris pour éliminer les « porteurs sains ».
La compétitivité est portée en égérie par notre société.
L'avortement actuel est sujet à des dérives (avortement pour un oui ou pour un non, parce que c'est un garçon ou une fille...)
Nous considérons de plus en plus que la souffrance ne doit pas faire partie de la vie (cf. le débat récurrent sur l'euthanasie)
Les handicapés coûtent cher à la sécurité sociale et à la société
Regardons la vérité en face, il n'est pas évident que les gens veuillent continuer à avoir des enfants dans un lit. Témoignage d'un médecin confronté à des dérives de ce type dans les demandes de ces patients.
Face à ces propositions techniques qui pourraient paraître bonnes et même altruistes (éviter la souffrance), quels sont en plus des critères éthiques les arguments scientifiques ou sociaux contre cette évolution ?
Tout d'abord, l'eugénisme va de paire avec la marginalisation des handicapés et autres « anormaux ».
Parmi de nombreux problèmes psychologiques possibles, citons les sentiments de supériorité ou d'infériorité « scientifiquement fondés », notamment au sein de la cellule familiale. Outre les doutes sur l'efficacité de ces mesures et sur le risque de sélectionner des gènes en définitive pas si bon que ça, il me paraît important de souligner l'importance biologique de la diversité au sein d'une espèce.
La diversité est nécessaire à plus ou moins long terme au maintien d'une espèce. C'est en effet elle qui permet l'adaptation de la population à de nouvelles conditions de l'environnement. C'est dans la résistance aux maladies que ce problème pourrait se poser le plus rapidement. L'épidémiologie du SIDA a permis de mettre en évidence des personnes résistantes au VIH, elles représentent à peu près 5% de la population d'Afrique noire. Une sélection des gènes « normaux » au siècle dernier aurait donc probablement éliminé l'allèle apportant cette résistance. De même pour l'allèle provoquant la drepanocytose, maladie génétique mortelle pour les homozygotes, cet allèle confère une résistance partielle au paludisme aux individus hétérozygotes pour ce gène. Comme le montre l'émergence de maladies comme le SIDA ou l'évolution de la grippe, les « maladies » ne cessent d'évoluer, d'apparaître ; par ailleurs, les résistances multiples aux antibiotiques sont de plus en plus courantes. Dans ce contexte, les exemples du SIDA et du paludisme (deux des maladies les plus meurtrières dans le monde) devraient nous convaincre de ne pas éliminer des allèles aujourd'hui rares qui pourraient demain se révéler les seuls remparts aux maladies émergentes.
Au delà de la dimension éthique, il est indispensable de limiter l'utilisation du DPI. Laisser le libre choix à des parents revient à leur laisser le choix d'avoir un enfant qui pourrait être anormal ou pas. Si dans les premiers temps une majorité pourrait faire ce choix, on voit mal comment en l'absence de lois, les couples pourraient préférer des enfants à risque et ce génération après génération.
A moins d'une action globale, il semble impossible que le DPI ne deviennent la règle dans les 50 ans à venir. Trois mesures s'imposent pour éviter ce désastre.
valorisation des personnes handicapés
prise de conscience générale de l'importance de la diversité à l'échelle de la population
faisant suite à ces mesures une loi mondiale limitant définitivement l'usage du DPI.
La loi française limite l'usage du DPI à la détection d'une maladie grave portée par la famille du couple. Cette règle empêche une sélection massive en limitant la sélection à 1 ou 2 gènes sur les 30000 de notre génome. Malheureusement, elle ne fait pas l'unanimité sur la scène internationnale pour deux raisons : la majorité des acteurs concernés ont un intérêt économique à ce que le DPI ne soit pas limité et peu de personnes ont pris le recul nécessaire pour percevoir le danger de cet eugénisme et surtout la rapidité avec laquelle il peut s'instaurer. Si vous faites désormais partie des personnes convaincues, faites passer le message. Il faut que ces choses soient comprises dans un maximum de pays pour que cette loi soit votée partout.
Il existe d'autres raisons d'éviter cet eugénisme, éthiques notamment. Je ne les aborderaient pas ici mais voici quelques liens sélectionnés pour vous sur le net qui vous permettrons d'approfondir votre connaissance du sujet :
Les articles de Jacques TESTART sur ce sujet,
le monde, 5 juin 2001, Les apprentis sorciers sortent de l'éprouvette
Les dessous du clone dans le monde diplomatique du 20/03/04
Améliorer l'humanité ? Transversales Sciences et Culture n°63, mai-juin 2000
Bioéthique et eugénisme
La bioéthique
Quel homme pour les droits de l'homme ? par Bertrand PAUVERT, à lire concernant la dignité humaine
FIV, DPI et législation en vigueur
Témoignages concernant les dérives auxquelles doivent résister les médecins
Compte rendu de débat sur le DPI et la recherche sur les embryons
« Diagnostic prénatal versus diagnostic préimplantatoire » qui présente aussi les difficultées techniques actuelles
Concernant la crise bioéthique actuelle en droit
rapport de la commission européenne sur le sujet
A propos du clonage thérapeutique :
Présentation illustré du clonage
Pour un historique législatif
Pour ceux qui douteraient de la division des instances internationnales sur les sujets de bioéthique
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